Joseph François Sollier (1865-1938), un prêtre savoyard au destin américain
Dans une généalogie familiale, certains noms résistent davantage que d’autres à l’oubli. Ils attirent l’attention, non parce qu’ils seraient entourés d’un prestige particulier, mais parce que leur parcours semble relier, à lui seul, plusieurs mondes. Joseph François Sollier, mon arrière-arrière-grand-oncle, appartient à cette catégorie. Sa vie conduit des pentes de Saint-Martin-de-Belleville aux grandes villes des États-Unis, en passant par la France, l’Angleterre, l’Irlande et Rome. Elle fait apparaître un destin individuel singulier, mais aussi tout un arrière-plan familial, social et local.
Né dans une famille de cultivateurs savoyards, Joseph François Sollier grandit dans un univers de montagne où le travail, la foi et les solidarités structurent l’existence. Très tôt orienté vers les études religieuses, il entre dans la Société de Marie, devient prêtre, enseignant, supérieur mariste, puis figure reconnue du catholicisme francophone américain. Son itinéraire permet de mieux comprendre ce que furent les familles rurales des Belleville au XIXe siècle, les formes de transmission qui les traversaient, ainsi que les ouvertures parfois inattendues qu’offrait alors la vocation religieuse.
Une naissance au Châtelard dans une famille de cultivateurs des Belleville
Joseph François Sollier naît le 27 novembre 1865, à une heure du matin, au hameau du Châtelard, sur la commune de Saint-Martin-de-Belleville, en Savoie. Sa naissance s’inscrit dans une vallée encore profondément marquée par l’économie agro-pastorale. Ici, la vie dépend du rythme des saisons, des travaux des champs, du bétail et d’une organisation familiale fondée sur l’effort collectif.

Il est le fils de François Michel Sollier , cultivateur, né en 1819, et de Octavie Sollier , née en 1825. Leur foyer appartient pleinement à cette société montagnarde où la maison familiale est tout à la fois un lieu de vie, de travail et de transmission. Les éléments disponibles ne permettent pas, en l’état, de préciser davantage leur alliance ni d’aller plus loin sur certains détails familiaux sans risque d’extrapolation. Il convient donc de s’en tenir à ce qui est assuré.
Joseph est le onzième enfant d’une fratrie de douze. Cette place dans la famille éclaire déjà sa trajectoire. Dans les familles rurales nombreuses du XIXe siècle, les aînés reprennent souvent la terre ou restent étroitement associés à l’exploitation. D’autres enfants s’orientent vers d’autres activités, s’éloignent, ou trouvent dans l’Église une voie singulière. La vocation de Joseph ne peut être comprise sans ce cadre.
Repères chronologiques – Joseph François Sollier (1865–1938)
- 27 novembre 1865 : Naissance de Joseph François Sollier au Châtelard, hameau de Saint-Martin-de-Belleville (Savoie), dans une famille de cultivateurs.
- 1886 : Départ pour l’Angleterre et entrée au noviciat de la Société de Marie à St. Mary’s Hill, Paignton, dans le Devon.
- 25 mars 1887 : Prononce ses vœux maristes.
- 1887-1889 : Poursuit ses études à l’Université de Dublin, puis à l’Université Grégorienne de Rome.
- 1889 : Obtient un doctorat en théologie.
- 8 septembre 1889 : Est ordonné prêtre au sein de la Société de Marie.
- 1889-1891 : Enseigne l’histoire ecclésiastique au séminaire de Nevers.
- 8 septembre 1892 : Embarque au Havre pour les États-Unis, à bord du paquebot La Bourgogne.
- À partir de 1892 : Commence son ministère américain ; enseigne d’abord au Holy Family College.
- Vers 1894 : Devient professeur de théologie au Marist College de Washington, D.C.
- Années suivantes : Exerce des responsabilités croissantes : recteur, puis maître des novices.
- 1908 : Est nommé supérieur du collège.
- 1910 : Devient recteur de l’église Notre-Dame-des-Victoires à San Francisco.
- 1911 : Est nommé Provincial de la Société de Marie aux États-Unis.
- 1917 : Devient curé de la paroisse Our Lady of Victories à Boston.
- Janvier 1920 : Prononce un sermon remarqué à Lawrence, lors d’une célébration du Saint Nom de Jésus.
- 5 juin 1921 : Participe à la bénédiction de la première pierre de l’église Notre-Dame de Pitié à North Cambridge.
- Années 1920 : Prend part à la fondation des Sœurs Missionnaires Maristes à Bedford (Massachusetts).
- 1923-1937 : Réside à Brunswick (Maine), où il poursuit son ministère.
- 28 avril 1938 : Meurt à Cambridge (Massachusetts), au presbytère de Notre-Dame de Pitié.
- 29 avril 1938 : Ses funérailles sont célébrées en présence de nombreux prêtres et fidèles.
- Après le 29 avril 1938 : Est inhumé au Holy Cross Cemetery de Malden, dans la section réservée aux ecclésiastiques.
Une fratrie nombreuse entre continuité rurale, départs et deuils
La fratrie de Joseph François Sollier donne à voir toute la diversité des destins possibles dans une famille savoyarde de cette époque.
L’aîné, Marie Agathange Sollier (1847-1914), reprend la terre familiale. Il représente la continuité du foyer et la transmission directe du patrimoine agricole. Marie Auguste Sollier (1850-1908) suit un autre chemin : il devient cocher puis scieur de bois, et quitte la vallée pour Orléans puis Paris. Son parcours rappelle que les familles rurales ne vivent pas dans l’immobilité totale et que les départs font déjà partie de leur histoire.
Paul François Sollier (1852-1943) reste fidèle au pays comme cultivateur au hameau de Bérenger. Julien Marie Sollier (1855-1921) s’inscrit lui aussi dans cette continuité locale et transmet à ses enfants la tradition agricole familiale.
D’autres trajectoires disent la fragilité des existences. Rosalie Sollier (1858-1886) meurt à vingt-sept ans. Édouard Zéphirin Sollier (1869-1882), le benjamin, s’éteint à treize ans. Ces disparitions rappellent combien la mortalité précoce marque encore les familles du XIXe siècle.
À côté de ces vies brèves, certaines s’étirent sur de longues décennies. Marie Antoinette Sollier (1860-1957) et Julie Sollier (1861-1936) connaissent de longues existences. Julienne Sollier (1863-1954) s’installe plus tard à Paris, tout comme Joséphine Sollier (1864-1951), qui est mon arrière-arrière-grand-mère. C’est par elle que Joseph François Sollier s’inscrit directement dans mon histoire familiale.
Cette fratrie met en lumière des filiations certaines, des transmissions familiales fortes, mais aussi des ruptures, des déplacements et des silences documentaires. Toutes les alliances ne sont pas précisées ici. Toutes les trajectoires n’ont pas laissé les mêmes traces. Mais c’est précisément cette inégalité documentaire qui rappelle la réalité des familles anciennes.
Une enfance savoyarde marquée par la foi et la communauté
Dans la vallée des Belleville, la religion occupe alors une place centrale. Elle structure le temps, les pratiques collectives et les représentations du monde. Le curé exerce une autorité morale importante, et la paroisse rythme la vie locale autant que les travaux agricoles. Les processions à Notre-Dame de la Vie, les offices à l’église de Saint-Martin et les fêtes religieuses accompagnent les saisons.
C’est dans ce cadre que grandit Joseph François Sollier. L’environnement familial, le poids de la communauté et la place du catholicisme semblent avoir fortement marqué son enfance. Il est présenté comme un garçon calme, appliqué, attentif, doué pour l’étude et sensible aux textes religieux. Dans une telle société, ces dispositions pouvaient être repérées et encouragées.
L’Église constituait alors l’un des rares chemins permettant à un fils de cultivateurs d’accéder à une formation intellectuelle poussée. La vocation religieuse ne doit donc pas être dissociée du contexte social : elle s’enracine dans un univers où la foi encadre la vie, mais elle ouvre aussi à un autre horizon.
De Saint-Martin-de-Belleville à Montluçon : le temps des études
Malgré des moyens modestes, François Michel Sollier et Octavie Sollier acceptent d’envoyer leur fils à l’institution Saint-Joseph de Montluçon. Ce choix représente un effort réel pour une famille paysanne. Il manifeste aussi une forme de transmission différente : là où certains enfants héritent de la terre, Joseph reçoit la possibilité des études.
À Montluçon, il suit une formation en lettres, en latin et en théologie. Il y découvre les Pères de l’Église et la philosophie. Il quitte alors la vallée, mais sans rompre avec elle. Les qualités acquises dans son enfance savoyarde, discipline, constance, sens du devoir, semblent au contraire trouver dans cette formation un prolongement naturel.
Le contexte des années 1880 donne à cette étape une portée particulière. La Troisième République entretient des relations souvent difficiles avec le clergé et les congrégations. Pourtant, en Savoie, la pratique religieuse demeure vivace. Les congrégations continuent d’offrir un cadre de formation et d’engagement à de jeunes hommes comme Joseph.
L’entrée dans la Société de Marie : une vocation qui s’affirme en Europe
En 1886, Joseph François Sollier quitte la France pour l’Angleterre et entre au noviciat de la Société de Marie, à St. Mary’s Hill, Paignton, dans le Devon. Pour un fils de cultivateurs né dans la vallée des Belleville, ce départ constitue déjà un élargissement considérable de l’horizon.
Le 25 mars 1887, à vingt et un ans, il prononce ses vœux maristes. Il s’engage alors dans une vie de simplicité, de prière, d’obéissance et de service.
Sa formation se poursuit à l’Université de Dublin, puis à l’Université Grégorienne de Rome, où il obtient en 1889 un doctorat en théologie. Le parcours est remarquable. Il conduit un enfant des Belleville jusqu’aux grands centres intellectuels et religieux du catholicisme européen. Le 8 septembre 1889, il est ordonné prêtre au sein de la Société de Marie.
Un prêtre enseignant : les débuts au séminaire de Nevers
À peine ordonné, Joseph François Sollier enseigne l’histoire ecclésiastique au séminaire de Nevers, entre 1889 et 1891. Il apparaît alors comme un homme de savoir et de transmission. Sa vocation ne se réduit pas à la célébration des offices. Elle passe aussi par l’enseignement, l’accompagnement intellectuel et la formation religieuse.
Cette fonction éclaire un trait profond de son parcours. Dans une famille où la transmission passait d’abord par la terre et par le travail, Joseph devient, lui, un passeur d’un autre ordre : il transmet une culture, une mémoire religieuse, une manière de penser l’histoire de l’Église.
1892 : la traversée de l’Atlantique et le départ pour les États-Unis

En 1892, il répond à l’appel missionnaire. Le 8 septembre 1892, il embarque au Havre à bord du paquebot La Bourgogne. Il a alors vingt-six ans. Il quitte sa famille, la Savoie et la vallée des Belleville pour les États-Unis.
Dans les registres d’immigration, son nom apparaît sous la forme “Sollier, F., Priest”. Cette mention brève marque un basculement décisif. Le fils du Châtelard devient un prêtre français arrivant dans le Nouveau Monde. Ce départ s’inscrit dans une histoire plus vaste, celle des circulations religieuses et des communautés catholiques francophones en Amérique.
Une carrière mariste américaine entre enseignement et responsabilités
Son premier poste se situe au Holy Family College où Il y enseigne la philosophie. Deux ans plus tard, il est nommé professeur de théologie au Marist College de Washington, D.C.
Sa réputation de pédagogue rigoureux s’établit rapidement. Il devient ensuite recteur, puis maître des novices. Cette progression montre que ses supérieurs reconnaissent chez lui des qualités qui vont au-delà du seul enseignement : sens de l’organisation, autorité morale, capacité à former les jeunes religieux.
En 1908, il est promu supérieur du collège. Puis, en 1910, il devient recteur de l’église Notre-Dame-des-Victoires à San Francisco, paroisse francophone active et emblématique. Pour ce Savoyard expatrié, cette nomination a une portée particulière : il se trouve au service d’une communauté dont une partie partage sa langue et certaines références culturelles.

San Francisco, Washington, Boston : un prêtre au service des catholiques francophones
À San Francisco, Joseph François Sollier accompagne des migrants venus de France et du Canada. Il organise des offices bilingues, soutient la vie paroissiale et sert de trait d’union entre les fidèles et leur nouveau cadre de vie.
En 1911, il devient Provincial de la Société de Marie aux États-Uni, c’est-à-dire responsable des communautés maristes du pays. Sa mission prend alors une ampleur nationale. Il voyage entre Washington, San Francisco, Boston et d’autres établissements maristes.
En 1917, il est nommé curé de la paroisse Our Lady of Victories à Boston, important centre du catholicisme francophone en Nouvelle-Angleterre. Il y prêche en français et en anglais, soutient les œuvres de bienfaisance et accompagne les familles immigrées dans leur insertion. En janvier 1920, à Lawrence, il prononce un sermon remarqué lors de la célébration du Saint Nom de Jésus. Sa parole, simple et forte, semble avoir marqué les fidèles.

Fondateur et bâtisseur : Bedford et North Cambridge
Le père Sollier ne se limite pas à l’administration ou à la prédication. Il participe à la fondation, à Bedford (Massachusetts), des Sœurs Missionnaires Maristes, branche féminine consacrée à l’éducation et à la mission. Cette œuvre lui confère une place durable dans l’histoire mariste américaine.
Le 5 juin 1921, à North Cambridge, il bénit la première pierre de la future église Notre-Dame de Pitié. Ce moment dit bien la nature de son action : Joseph François Sollier ne se contente pas d’accompagner une communauté ; il contribue aussi à l’ancrer durablement dans le paysage religieux américain.
Les dernières années : entre Brunswick et Cambridge
Entre 1923 et 1937, Joseph vit à Brunswick (Maine), où il poursuit son ministère dans un rythme plus apaisé. Cette phase de sa vie semble plus calme, sans être un retrait complet.
Une contradiction chronologique doit toutefois être signalée. Il est indiqué qu’à 72 ans, il aurait célébré son cinquantenaire de sacerdoce. Or, si l’ordination sacerdotale date bien du 8 septembre 1889, un tel jubilé aurait dû intervenir en 1939, après sa mort. Cette incohérence doit être conservée comme telle tant qu’elle n’est pas éclaircie par une source plus précise.
Joseph François Sollier meurt le 28 avril 1938 à Cambridge (Massachusetts), au presbytère de Notre-Dame de Pitié, entouré de ses confrères. Ses funérailles sont célébrées le 29 avril 1938 en présence de nombreux prêtres et fidèles. Il est inhumé au Holy Cross Cemetery de Malden, dans la section réservée aux ecclésiastiques.
Un parcours familial et local qui éclaire toute une société
Le destin de Joseph François Sollier dépasse de beaucoup l’histoire d’une vocation individuelle. Il révèle la société des Belleville au XIXe siècle : des familles nombreuses, un monde rural structuré par le travail, la transmission, la religion et la communauté. Il montre aussi que cet univers n’est pas figé. Au sein d’une même fratrie, on voit coexister la continuité agricole, les départs vers les villes, les morts précoces, les éloignements et, dans son cas, une trajectoire religieuse et intellectuelle qui conduit jusqu’à l’Amérique.
Son parcours permet ainsi de mieux comprendre ce que la biographie apporte à la généalogie. Derrière un nom, une date ou un lien de parenté, il y a parfois une vie qui éclaire un territoire entier. À travers Joseph François Sollier, c’est tout un pan de l’histoire locale savoyarde, de la mémoire familiale et des migrations religieuses qui reprend forme.
Conclusion
Retracer la vie de Joseph François Sollier, mon arrière-arrière-grand-oncle, revient à suivre un fil tendu entre la Vallée des Belleville et le Nouveau Monde. Né dans une maison paysanne du Châtelard, au sein d’une fratrie nombreuse, il porte avec lui tout un héritage savoyard fait de foi, de rigueur, de travail et de fidélité aux siens. Rien, dans sa carrière américaine, ne semble effacer cet ancrage. Au contraire, il en a sans doute tiré la force qui lui permit d’enseigner, de diriger, de bâtir et de servir avec constance.
Sa biographie rappelle aussi une chose essentielle pour qui s’intéresse à l’histoire familiale : les trajectoires individuelles ne prennent tout leur sens que lorsqu’on les replace dans le tissu des filiations, des alliances, des transmissions et des silences documentaires. Joseph François Sollier n’est pas seulement un prêtre mariste parti aux États-Unis. Il est aussi un homme des Belleville, issu d’une famille bien réelle, inscrit dans un milieu local précis, et devenu, par la singularité de son parcours, une figure à la fois familiale, savoyarde et transatlantique.
Sources et références
- Archives départementales de la Savoie (AD73) : acte de naissance de Joseph François Sollier, Saint-Martin-de-Belleville (Le Châtelard), 27 novembre 1865, registre 3E 2235.
- Presse américaine (1892–1938) : The Boston Globe, The Boston Post, The Boston Herald, The Boston Transcript, Lawrence Sun American, Lewiston Evening Journal, Sun Journal, The Catholic Bulletin.
- Listes de passagers des navires La Bourgogne (1892) et Paris (1921), Archives du service des douanes et de l’immigration des États-Unis.
- Find a Grave, mémorial du Rev. Francis J. Sollier, Holy Cross Cemetery, Malden (Massachusetts).
- Société de Marie (Marist Fathers of America) et Sœurs Missionnaires Maristes (Bedford, MA) — archives institutionnelles et notices biographiques.
- Ouvrages historiques : René Bachelard, La Savoie religieuse après 1860 ; Jean-Pierre Leguay, Vie rurale en Tarentaise au XIXᵉ siècle.
Crédit photo
- Portrait de François Joseph Sollier (1917) - The Catholic encyclopedia and its makers page 164 - Domaine public.
- Carte postale Institution St-Joseph de Montluçon (1907) - Domaine public
- St. Mary’s Hill à Paignton, carte postal (1908) - auteur inconnu, domaine public.
- Le paquebot transatlantique La Bourgogne, entrant dans le port du Havre, France. (1895) - Wikimedia-Commons - Domaine public
- Église catholique Notre Dame des Victoires à San Francisco - © Túrelio (via Wikimedia-Commons), 2006 / Creative Commons CC-BY-SA-2.5
- Extrait du journal The Boston Post - Boston, Suffolk, Massachusetts, USA (06 juin 1921) relatant la cérémonie de pose de la première pierre de l’église Notre-Dame-de-Pitié à North Cambridge (Massachusetts) - Domaine public
- Photographie du père François Joseph Sollier, prise probablement à Boston vers 1930 - Domaine public
- Extrait du journal The Boston Globe daté du 29 avril 1938, annonçant le décès du révérend François Joseph Sollier - Domaine public




