Les Menuires : récit d’une station née de la montagne
Bien avant que les skis ne tracent leurs premières lignes sur les pentes, le site des Menuires n’était qu’un vaste territoire d’alpages. À plus de 1 800 mètres d’altitude, sur les hauteurs de la Vallée des Belleville, l’été voyait monter les troupeaux ; l’hiver refermait le paysage dans un silence profond, seulement rompu par le vent et la neige. Les hommes n’y vivaient pas à l’année. Ils y travaillaient, y passaient, y affrontaient parfois la rudesse du climat, mais le cœur de la vie demeurait plus bas, dans les villages de Saint-Martin-de-Belleville, Villarenger ou Le Châtelard.
Rien ne destinait alors ce plateau d’altitude à devenir l’une des stations majeures de la Tarentaise. Et pourtant, en l’espace de quelques décennies, ce lieu discret allait incarner l’une des transformations les plus radicales de la montagne savoyarde.
Avant la station : un plateau sans horizon touristique
Jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, le plateau où s’élèvera Les Menuires n’est ni un lieu de séjour, ni un espace de loisirs. On y monte l’été pour l’estive, on y circule à pied ou à dos de mulet, souvent avec difficulté. L’hiver, la neige isole, ferme les accès et impose le repli vers les villages de fond de vallée. La montagne dicte sa loi, lente et exigeante.
Les paysages sont ouverts, presque nus. Les noms de lieux, La Masse, Reberty, Brelin, appartiennent à une géographie utilitaire, familière aux habitants de la vallée, absente des cartes touristiques. Rien ne laisse présager qu’ici s’implantera, quelques décennies plus tard, une grande station de ski française.
Une idée audacieuse dans une France en mouvement
Au début des années 1960, la France change de rythme. Les congés payés ont démocratisé les loisirs, les sports d’hiver attirent une clientèle nouvelle, et l’État cherche à structurer un tourisme moderne. C’est dans ce contexte qu’émerge le Plan Neige, vaste programme national destiné à créer de grandes stations capables de rivaliser avec les modèles suisses et autrichiens.
En Savoie, le projet d’une station nouvelle dans la Vallée des Belleville suscite débats et hésitations. Certains élus redoutent un pari risqué ; d’autres y perçoivent une occasion unique de désenclaver économiquement la vallée. Parmi les acteurs décisifs figure Nicolas Jay
, maire de Saint-Martin-de-Belleville, bientôt relayé par Joseph Fontanet, député puis ministre. Tous deux partagent une conviction : la montagne peut devenir un moteur d’avenir, à condition d’oser rompre avec les modèles anciens.
Le choix du site se porte sur un vaste plateau bien enneigé, accessible depuis la vallée : Les Menuires.
1964 : la naissance d’une station
L’hiver 1964-1965 marque un tournant décisif. La station des Menuires ouvre officiellement. Les premiers bâtiments émergent autour de La Croisette, pensée comme un cœur battant : logements, commerces, départs de remontées mécaniques, tout converge en un même point. La station n’est pas un village ancien transformé ; elle est une création ex nihilo, conçue pour le ski et par le ski.

L’architecte Philippe Douillet joue un rôle central dans cette naissance. Son approche rompt avec l’image traditionnelle du chalet savoyard. Les volumes sont imposants, les immeubles fonctionnels, pensés pour accueillir un grand nombre de vacanciers skis aux pieds. L’architecture se veut rationnelle, efficace, presque urbaine. Elle choque parfois, intrigue souvent, mais ne laisse jamais indifférent.
Dès la première saison, plusieurs centaines de lits sont disponibles. La montagne entre dans une nouvelle ère.
Une station qui assume la modernité
Très vite, Les Menuires deviennent un symbole. Pour certains, celui d’une montagne sacrifiée au béton. Pour d’autres, celui d’une démocratisation réussie des sports d’hiver. La station est parfois surnommée, avec ironie, la « Sarcelles des neiges ». Mais derrière ces formules se cache une réalité plus nuancée : Les Menuires incarnent une vision sociale du tourisme, accessible, fonctionnelle, tournée vers le plus grand nombre.
Les quartiers se développent : Reberty, Preyerand, Les Fontanettes, Les Bruyères. Chacun possède sa logique, son orientation, son rapport au paysage. Les remontées mécaniques se multiplient, les pistes s’organisent et structurent progressivement un domaine skiable cohérent, pensé pour la fluidité et la diversité des pratiques.
L’aventure collective des Trois Vallées
Dans les années 1970, Les Menuires changent d’échelle. La station s’intègre pleinement au domaine des Trois Vallées, aux côtés de Méribel, Courchevel et bientôt Val Thorens. Cette interconnexion donne naissance au plus grand domaine skiable relié du monde.
Pour Les Menuires, c’est à la fois une reconnaissance et un défi. La station devient un maillon essentiel de ce vaste territoire de glisse. Les skieurs ne viennent plus seulement pour une station, mais pour une montagne continue, sans frontières visibles.
1992 : la montagne sous les projecteurs du monde
Le moment charnière survient avec les Jeux olympiques d'hiver de 1992. Les Menuires sont choisies pour accueillir les épreuves de slalom spécial masculin. Le monde entier a alors les yeux tournés vers la vallée.
Le 22 février 1992, les pentes vibrent sous les cris du public et le cliquetis des skis. Le Norvégien Finn Christian Jagge remporte la médaille d’or, devant l’Italien Alberto Tomba, déjà légende vivante. Pour la station, c’est une consécration : en moins de trente ans, elle est passée du statut de création audacieuse à celui de site olympique.
Un regard qui évolue : de la critique au patrimoine
Avec le recul, le regard porté sur Les Menuires se transforme. Ce qui fut longtemps perçu comme un excès de modernité devient un témoignage précieux d’une époque. L’architecture des années 1960-1970 est aujourd’hui étudiée, documentée et parfois revendiquée comme un patrimoine à part entière.
La station engage alors une transformation progressive. Les bâtiments sont rénovés, les matériaux évoluent, le bois et la pierre dialoguent avec le béton d’origine. De nouveaux marqueurs apparaissent, comme le clocher contemporain conçu par Yves de Préval, visible depuis l’ensemble du site, symbole d’un lien renouvelé entre station et territoire.
La station des Menuires ne renient pas son identité : elle la réinterprète.
Des hommes et des femmes au cœur de la station
Derrière les bâtiments, les remontées mécaniques et les pistes fraîchement damées, la station des Menuires s’est avant tout construite grâce à des femmes et des hommes. Dès l’hiver inaugural de 1964-1965, alors que la station n’en est encore qu’à ses premiers pas, une structure essentielle voit le jour : l’École du Ski Français des Menuires.
Elle naît modestement, portée par un seul moniteur, Pierre Jay
. Dans un décor encore en chantier, il enseigne les premiers virages, encadre les vacanciers et contribue, à sa manière, à l’ancrage durable de la station. L’année suivante, l’équipe s’étoffe avec l’arrivée de François Sollier, Dédé Jay et Camille Rey. À quatre, ils posent les bases d’une institution appelée à devenir incontournable dans la vie de la station.
Autour d’eux gravitent rapidement pisteurs, employés des remontées mécaniques, commerçants de La Croisette et saisonniers venus parfois de loin, certains choisissant de s’ancrer durablement dans la vallée. Les Menuires se construisent ainsi par une addition de trajectoires humaines, locales et extérieures, qui façonnent une identité singulière.
Les Menuires aujourd’hui : un héritage en mouvement

Plus de soixante ans après sa création, La station des Menuires reste fidèle à sa vocation initiale : être une station de ski accessible, fonctionnelle et pleinement intégrée à son environnement montagnard. Elle porte les traces visibles de son histoire, des alpages d’hier aux immeubles modernistes, des premières remontées aux infrastructures contemporaines.
L’histoire des Menuires est celle d’un pari audacieux, parfois contesté, mais durable. Elle rappelle que la montagne n’est jamais immobile. Elle évolue avec les femmes et les hommes qui la traversent, la transforment et la réinventent.
Plus qu’un simple lieu de villégiature, Les Menuires sont devenus un chapitre essentiel de l’histoire de la Vallée des Belleville et de la Savoie : celui où la montagne a accepté de changer de visage, sans jamais perdre ni son altitude, ni sa mémoire.
Crédit photo
- Image de couverture : composition originale créée avec l'IA - conception et prompt © Cédric Jay
- Extrait du plan cadastral de 1888 - Archives de la Savoie, Service du cadastre d'Albertville et Moûtiers - cadastre français (1868-1979), Saint-Martin-de-Belleville - cote 3P 7372, section P feuille 8.
- Brelin seen from Rebery 2000 - DimiTalen, domaine public, via Wikimedia Commons
- Logo des Jeux olympiques d'hiver de 1992 - représentation graphique d'une marque déposée soumise au droit des marques.
- Les 30 ans des Ménuires - extrait du journal télévisé de FR3 du 22 février 1995 - Montagnes Magiques - INA
- Les Menuires bell tower - DimiTalen, domaine public, via Wikimedia Commons

