La Tragédie de Planlebon : une avalanche en 1683
Au cœur de l’hiver 1683, dans la vallée des Encombres, le hameau de Planlebon vivait sous l’emprise de la neige, du relief et de la foi. Ce dimanche-là, cinq hommes quittèrent leurs maisons pour rejoindre l’église de Saint-Martin-de-Belleville. Ils ne revinrent jamais. Leur disparition, conservée dans les archives et dans la mémoire locale, éclaire encore aujourd’hui la rudesse de la vie en montagne et la fragilité des communautés rurales savoyardes.
Planlebon, un hameau suspendu dans la vallée des Encombres
En février 1683, Planlebon n’était qu’un petit hameau accroché à la montagne, dans cette vallée des Encombres dont le seul nom évoque déjà l’âpreté du relief. L’hiver y régnait avec autorité. La neige recouvrait les chemins, alourdissait les toits, garnissait les pentes et étouffait les sons sous une épaisseur blanche qui semblait tout figer. Pourtant, rien n’y était vraiment immobile. Le vent descendait des hauteurs, glissait entre les maisons, soulevait parfois une poussière froide, tandis que les sapins ployaient sous le poids de la saison.
Ici, la vie ne se discutait pas avec la montagne : elle se négociait chaque jour. Il fallait sortir malgré le froid, soigner les bêtes, entretenir les réserves, veiller au bois, surveiller les toitures et prévoir les déplacements avec prudence. L’isolement faisait partie de l’existence. En cette saison, un trajet ordinaire pouvait devenir une épreuve. Un détour imposé par la neige, une pente trop chargée, un passage verglacé suffisaient à transformer une marche en danger.
Les habitants de Planlebon connaissaient ce pays. Ils en avaient l’expérience intime, celle qui ne s’apprend ni dans les livres ni dans les discours, mais dans les gestes répétés, dans l’observation des pentes, dans l’habitude du froid, dans la mémoire des hivers passés. Ils savaient aussi qu’une vallée de montagne ne se laisse jamais domestiquer tout à fait. Derrière la beauté du paysage demeurait la menace des avalanches, familière sans cesser d’être redoutée.
En 1683, une vie rude rythmée par le travail et la foi
Le quotidien des familles de montagne
Au XVIIe siècle, la vie dans ces hauteurs savoyardes était rude, sobre, entièrement soumise aux saisons. Les familles vivaient d’un équilibre fragile entre les ressources de la terre, l’élevage, l’entraide et l’endurance. Chaque foyer dépendait du travail de chacun. Les journées étaient pleines de tâches concrètes : nourrir les animaux, transporter ce qui devait l’être, réparer ce qui avait cédé, maintenir la maison debout contre l’hiver.
On ne vivait pas à Planlebon par facilité, mais par attachement. Attachement à la terre, aux usages, à la communauté, à la continuité familiale. Ces hameaux de montagne ne rassemblaient pas une foule anonyme, mais des lignées, des voisinages, des parentés. Les noms, les maisons, les chemins formaient un monde resserré où chacun connaissait la place de l’autre.
L’importance du dimanche et de la messe paroissiale
Dans ce quotidien austère, la foi tenait une place centrale. Elle n’était pas séparée de la vie ordinaire : elle l’accompagnait, l’ordonnait, lui donnait un rythme. Le dimanche, on se rendait à la messe malgré les contraintes du relief et du climat. Ce déplacement, en plein hiver, demandait parfois plusieurs heures de marche. Il ne s’agissait pas d’une promenade, mais d’une nécessité religieuse et communautaire.
Aller à l’église de Saint-Martin-de-Belleville, c’était rejoindre le cœur paroissial, prendre part au temps collectif du village, se retrouver sous le regard de Dieu et sous celui des autres. La montagne imposait ses distances, mais la pratique religieuse obligeait à les franchir. C’est dans ce contexte, profondément enraciné dans les usages du temps, que s’ouvre la journée de février 1683.
Un matin de février qui semblait ordinaire
Les habitants se rassemblent au hameau
Ce matin-là, comme d’autres dimanches avant lui, les habitants de Planlebon se préparent au départ. Les portes s’ouvrent sur l’air vif. Les silhouettes se rejoignent peu à peu au cœur du hameau. Chacun s’est vêtu pour affronter le froid, a pris garde à ses pas dès les premiers mètres, a salué ses voisins. On ne part pas tous ensemble en une seule troupe compacte, mais par petits groupes, selon les habitudes, les proximités, les rythmes de chacun.
Autour d’eux, la neige est partout. Elle recouvre les abords des maisons, s’amoncelle contre les murs, resserre le paysage. Le ciel est lourd. La lumière, pâle et froide, ne réchauffe rien. Dans un tel décor, les gestes les plus simples prennent un poids particulier : fermer une porte, ajuster un vêtement, vérifier un passage, s’engager sur le sentier.
Le départ vers Saint-Martin-de-Belleville
Comme chaque dimanche, il faut rejoindre l’église Saint-Martin. Le trajet est long, près de deux heures dans ces conditions. Il faut descendre, contourner, progresser à flanc de pente, composer avec les passages étroits et les accumulations de neige. Personne n’ignore la fatigue à venir. Personne n’ignore non plus les risques.
Mais à Planlebon, on a l’habitude des chemins difficiles. On avance donc, avec cette prudence tranquille de ceux qui n’ignorent pas le danger, sans pour autant se laisser arrêter par lui. Rien, en apparence, ne distingue encore cette matinée des autres. C’est précisément ce qui rend la catastrophe à venir si brutale.
Cinq hommes sur le chemin de l’église
Georges Girod et son fils Martin
Parmi les groupes qui quittent le hameau se trouvent Georges Girod
, âgé de quarante-neuf ans, et son fils Martin
, quinze ans. Le père est un homme respecté dans le village. Le fils, encore très jeune, marche déjà dans la vie des adultes, au rythme des efforts imposés par la montagne. Leur présence côte à côte donne au drame une profondeur singulière : c’est une même famille qui s’engage sur le chemin, une génération tenant l’autre à ses côtés.
On les imagine avançant avec une assurance acquise par l’habitude. Georges connaît le trajet, les passages délicats, la manière dont la neige porte ou cède. Martin suit, apprend, observe, reproduit les gestes. Dans ces sociétés rurales, on grandit vite. Le chemin de la messe est aussi un chemin d’apprentissage du pays, du froid, du danger.
Georges Sollier, François Sollier et Jean Ulliel
Avec eux marchent Georges Sollier
, quarante-cinq ans, et son fils François
, âgé de vingt ans. Là encore, la parenté s’inscrit dans le mouvement même du groupe. Le père et le fils avancent ensemble, unis par le sang, par la vie quotidienne, par cette marche dominicale devenue coutume.
Jean Ulliel
, homme robuste d’une trentaine d’années, ferme la marche. Il est de ceux qui regardent, qui mesurent, qui surveillent le ciel et les pentes. Dans les vallées de montagne, ce souci de l’observation n’a rien d’exceptionnel. On écoute la neige autant qu’on la foule. On scrute les hauteurs, on note les changements d’air, la texture du manteau, le comportement du vent.
Ces cinq hommes ne sont pas de simples silhouettes dans un paysage ancien. Ils appartiennent à des familles, à un voisinage, à un monde très concret. Ils ont des proches, des obligations, une place dans le hameau. Ils partent pour la messe comme tant d’autres avant eux. Rien ne laisse encore présager qu’ils vont entrer, ce jour-là, dans l’histoire tragique de la vallée.
Le sentier à flanc de montagne sous la menace
Une marche lente dans une neige profonde
Le sentier qu’ils empruntent serpente à flanc de montagne. Par endroits, la trace est à peine visible sous l’épaisseur du manteau neigeux. Chaque pas demande un effort. Il faut lever la jambe plus haut, chercher l’appui stable, garder l’équilibre. Le souffle se fait plus dense dans l’air glacé. Des nuages de vapeur s’échappent des bouches entrouvertes par l’effort.
Les sapins bordent le passage, courbés sous la neige. Les rochers affleurent çà et là comme de maigres protections. Le silence domine, seulement rompu par le crissement des pas, un mot échangé, un souffle plus fort dans une montée. Certains parlent peu, occupés à marcher. D’autres prient sans doute en eux-mêmes. La montagne impose une forme de concentration qui ramène chacun à l’essentiel.
Le danger permanent des avalanches dans la vallée
Tous connaissent la réputation de la vallée des Encombres. Les avalanches y sont fréquentes. Elles ne relèvent ni de la surprise absolue ni de la légende exagérée. Elles font partie de la vie du pays. On les redoute, on les évoque, on les anticipe autant qu’on le peut. Pourtant, vivre ici suppose de continuer malgré elles.
C’est là le paradoxe de la vie montagnarde : le danger est intégré au quotidien sans jamais être annulé. On prend le sentier parce qu’il le faut. On avance parce que l’existence continue. On sait que la pente peut céder, mais on ne peut pas suspendre toute vie à cette menace. Ce matin-là, les hommes poursuivent donc leur marche, comme ils l’ont déjà fait tant de fois.
Lorsque la montagne se réveille
Le grondement venu des hauteurs
Puis le calme se brise.
Un grondement sourd s’élève dans l’air glacé. D’abord lointain, presque indistinct, il semble venir du haut de la pente, comme si la montagne remuait dans son sommeil. En quelques instants, le bruit enfle. Il roule entre les parois, gagne en puissance, se rapproche avec une rapidité effrayante.
Ceux qui marchent en tête comprennent avant même d’avoir vu. Dans la neige, l’oreille avertit parfois plus vite que l’œil. L’alerte est donnée. Les hommes lèvent la tête, cherchent la source du fracas, devinent déjà que le temps manque.
La panique et l’impossible fuite
Alors tout se précipite. Il ne s’agit plus d’avancer, mais d’échapper. Chacun tente de se mettre à l’abri derrière un rocher, contre un tronc, dans le moindre repli du terrain susceptible d’offrir une protection. Mais la montagne ne laisse presque aucun répit.
Un pan entier de neige s’est détaché des hauteurs et dévale la pente avec une force inouïe. La coulée emporte avec elle l’air, les branches, les repères. Une poussière de neige se soulève, obscurcit le paysage, brouille la vue, fait disparaître les formes dans un tourbillon blanc. Le sentier, quelques instants plus tôt encore tracé sous les pas, n’existe plus.
Le groupe où se trouvent Georges Girod, Martin Girod, Georges Sollier, François Sollier et Jean Ulliel est frappé de plein fouet. En quelques secondes à peine, la masse neigeuse les renverse, les emporte, les engloutit. Ils n’ont pas le temps d’organiser une fuite. La violence de l’avalanche efface toute possibilité de salut.
Ensevelis en quelques instants
Quand l’avalanche s’arrête, elle laisse derrière elle un silence presque plus effrayant que le fracas qui l’a précédée. Là où il y avait des hommes, il n’y a plus qu’une étendue bouleversée, épaisse, compacte, d’une blancheur muette. Le vide paraît irréel.
Les survivants restent figés un instant. La stupeur cloue les corps, suspend la pensée. Puis l’instinct reprend le dessus. On se précipite vers le lieu du drame. On appelle. On cherche un signe. On s’agenouille dans la neige. On essaie de comprendre où creuser. Tout s’est joué si vite qu’aucun repère certain ne demeure.
Sous la couche durcie par la violence de la coulée, les hommes ensevelis ont disparu. La montagne a refermé sur eux son linceul glacé. Ceux qui restent ne savent pas encore s’ils luttent contre la mort ou pour arracher des vivants à l’étouffement. L’espoir, dans ces instants, refuse de céder tout de suite.
Les secours et la recherche des disparus
L’alerte donnée au chef-lieu
Très vite, certains repartent vers le chef-lieu pour chercher du secours. Il faut prévenir, rassembler d’autres hommes, revenir avec davantage de bras et de moyens. Cette course dans la neige, après le choc, est elle-même une épreuve. Il faut porter la nouvelle, trouver les mots, ramener l’aide au plus vite.
Pendant ce temps, ceux qui sont restés sur place tentent déjà d’arracher leurs compagnons à l’emprise de la neige. Ils creusent comme ils peuvent, avec les mains, avec les outils disponibles, avec la hâte des situations où chaque instant pèse d’un poids immense.
Des heures à creuser dans la neige et la glace
Quand les renforts arrivent, les recherches s’organisent aussitôt. Pendant des heures, les hommes fouillent sans relâche la neige et la glace. Ils sondent, dégagent, reprennent plus loin, reviennent en arrière. Le froid mord les doigts, raidit les gestes, alourdit les vêtements, mais personne ne s’arrête.
Un cri finit par rompre le silence : un corps vient d’être retrouvé. Puis un autre. Puis encore un autre. Peu à peu, l’espoir d’un miracle s’éteint. Les cinq hommes sont extraits un à un de leur tombe glacée. Leurs visages portent la marque de l’ultime combat livré contre une force impossible à contenir.
Pour ceux qui les découvrent, le drame prend alors toute sa réalité. Ce ne sont pas seulement des morts que l’on retire de la neige. Ce sont des voisins, des proches, des hommes partis quelques heures plus tôt sur le chemin de la messe.
Le deuil de toute une vallée
Les corps retrouvés et l’émotion des habitants
La nouvelle se répand rapidement dans la vallée. À Planlebon et dans les hameaux voisins, le deuil tombe sur les familles comme une seconde avalanche. Cinq hommes ont été emportés, dont deux pères et leurs fils. Une telle perte ne touche pas seulement des maisons particulières : elle atteint l’ensemble de la communauté.
Dans ces sociétés de montagne, chaque disparition compte au-delà du cercle intime. Un homme manque à sa famille, à son travail, à ses proches, à l’équilibre fragile du foyer. Ici, la mort a frappé d’un seul coup plusieurs lignées, plusieurs générations, plusieurs forces vives du hameau.
Les habitants se rassemblent autour des familles endeuillées. On partage la douleur en silence plus qu’en paroles. On veille les corps, on accompagne les proches, on prépare ce qui doit l’être. La montagne, qui nourrit une partie de l’année, vient de rappeler qu’elle peut reprendre sans prévenir ce qu’elle semblait laisser vivre.
Les sépultures du 15 février 1683
Le 15 février 1683, les dépouilles sont transportées au cimetière de Saint-Martin-de-Belleville. Ce passage du lieu du drame au lieu de sépulture marque une étape décisive : la catastrophe entre dans l’ordre du rite, du deuil partagé et de la mémoire écrite.
Le curé Antoine Balme rédige l’acte de sépulture. Les inhumations sont autorisées par Monseigneur François-Amédée Milliet de Challes, archevêque de Tarentaise. Derrière la formule administrative et religieuse se tient quelque chose de plus profond : la volonté de nommer les morts, de les inscrire dans la continuité de la communauté, de ne pas laisser leur disparition se dissoudre dans le seul récit oral.
Les noms de Georges Girod, Martin Girod, Georges Sollier, François Sollier et Jean Ulliel demeurent ainsi liés à cette journée d’hiver et au destin tragique de Planlebon.
Des archives à la mémoire de Planlebon
L’acte de sépulture, une trace précieuse pour l’histoire
Sans les archives, il ne resterait peut-être de cette tragédie qu’un souvenir vague, déformé par le temps. L’acte de sépulture lui donne une consistance historique. Il fixe une date, un lieu, des identités. Il transforme le drame en trace durable.
Pour l’histoire locale comme pour la généalogie, ce document a une valeur considérable. Il ne raconte pas toute l’épaisseur du froid, la panique, les efforts des secours ni la douleur des familles. Mais il sauve les noms de l’oubli. Il relie les personnes à un événement, les familles à un territoire, la mémoire à une preuve.
La nouvelle de l’avalanche dépasse alors le seul cadre du hameau. Dans la région, elle renforce la conscience des dangers liés à la vie en montagne. Elle rappelle que les sentiers quotidiens peuvent devenir, en une minute, le théâtre d’une catastrophe.
Ruines, souvenir local et regard généalogique
Planlebon ne disparaît pas immédiatement après 1683. La vie se poursuit encore, malgré le drame, malgré les hivers, malgré l’isolement. Mais avec le temps, la rudesse du pays, l’éloignement et les transformations du XIXe siècle finissent par avoir raison de la présence humaine permanente. Après 1850, le hameau est progressivement déserté.
Aujourd’hui, autour de la petite chapelle dédiée à saint Antoine de Padoue, demeurent seulement des vestiges : quelques murs écroulés, des ruines dispersées, des traces silencieuses d’une occupation ancienne. Pourtant, le lieu continue de parler. Il parle à ceux qui connaissent l’histoire de la vallée. Il parle à ceux qui cherchent les traces de leurs ancêtres. Il parle à ceux qui comprennent qu’un paysage n’est jamais seulement un décor, mais un dépôt de vies passées.
La tragédie de Planlebon n’est pas un simple épisode dramatique enseveli dans les siècles. Elle incarne la lutte quotidienne des communautés montagnardes contre une nature à la fois nourricière et implacable. Elle rappelle aussi que la mémoire d’un lieu survit par les noms, par les archives, par les ruines et par le travail patient de ceux qui refusent l’effacement.
Trois siècles plus tard, Georges Girod, son fils Martin, Georges et François Sollier et Jean Ulliel ne sont pas seulement cinq victimes d’une avalanche. Ils sont devenus les témoins d’un monde disparu, celui des hameaux savoyards perchés, des chemins de messe enneigés, des solidarités rurales et des drames inscrits au cœur même du territoire. En cela, leur destin continue d’éclairer l’histoire locale autant que la mémoire familiale.
Crédit photo
- Image de couverture : Carte postale ancienne - Saint-Martin-de-Belleville sous la neige - Gimy
- carte postale ancienne de Saint-Martin-de-Belleville - hameau de Planlebon
- Die Gartenlaube, auteur inconnu, domaine public, via Wikimedia Commons
- Acte de sépulture de GIROD, SOLLIER et ULLIEL du 15 février 1683 - Archives de la Savoie, registre paroissial de Saint-Martin-de-Belleville - cote 3E 606, vue 30.




