Antoine Borrel : le Bellevillois qui a ouvert la montagne
Moûtiers, un soir de novembre. Un froid vif s’accroche à la vallée, s’infiltre dans les manches dès qu’on franchit une porte, et fait sonner les pas sur les pavés du faubourg. Le 22 novembre 1878, à 19 h 30, un enfant vient au monde dans ce couloir où tout circule : les hommes, les marchandises, les nouvelles, les saisons. On le prénomme Antoine, comme le grand-père. Plus tard, on dira Antoine Borrel
comme on prononce un nom qui finit par appartenir à un pays : la Tarentaise, la Savoie, et surtout la Vallée des Belleville.
Car ce pays ne se laisse pas enfermer dans une seule ligne d’état civil. Antoine Borrel naît à Moûtiers, oui. Mais, dans la Vallée des Belleville, on a longtemps eu la certitude qu’il était né à Saint-Laurent-de-la-Côte. Ce n’était pas exact, et l’erreur fut même assez tenace pour qu’on ait un jour songé à apposer une plaque sur une maison "natale" qui ne l’était pas. Curieusement, cette confusion raconte mieux la vérité que bien des biographies : Antoine Borrel est un Bellevillois de cœur, de racines et de mémoire. On l’a "ramené" au village, celui où son père était né en 1847, parce qu’on l’y reconnaissait comme un enfant du pays, même si son berceau avait été posé à Moûtiers.
Repères chronologiques – Antoine Borrel (1878–1961)
- 22 novembre 1878 : naissance à Moûtiers (faubourg de la Madeleine).
- 24 février 1893 : décès de son père ; Antoine Borrel entre tôt dans la vie active (messagerie/livraisons).
- 1896 : mentionné typographe ; passage par l’imprimerie Ducloz.
- Fin des années 1890 – début 1900 : montée à Paris ; presse et composition (linotype), collaborations à des journaux.
- 9 janvier 1904 : à Annecy, L’Avenir Savoyard paraît ; Antoine Borrel en devient rédacteur en chef et gérant.
- Février 1908 : condamné pour diffamation dans un contexte de presse très polémique.
- Mars 1909 : élu député de la Savoie.
- Février 1910 : Le Radical des Alpes imprimé à Moûtiers (suite de L’Avenir des Alpes), avec un article d’Antoine Borrel sur les sports d’hiver.
- 5 juin 1914 : décès de sa mère.
- 1914–1918 : Première Guerre mondiale ; Croix de guerre, Médaille militaire, puis Légion d’honneur (chevalier).
- 1917 : lancement de Le Petit Savoyard (presse locale en Tarentaise).
- 1919 : devient président du Conseil général de la Savoie (jusqu’en 1940) ; responsabilités liées aux travaux publics.
- 1920 – 1921 : sous-secrétaire d’État aux Mines et Forces hydrauliques (gouvernements Millerand I & II, puis Leygues).
- 1928 : inauguration du désenclavement du hameau du Puits à Fontaine-le-Puits, en présence notamment de Jean Moulin (alors sous-préfet).
- 1931 : élu sénateur de la Savoie ; réélu en 1935.
- 1933 : classement en route nationale de l’accès à Saint-Martin-de-Belleville (RN 515 A).
- 1934 : franchit le col de l’Iseran en automobile (travaux encore en cours).
- 10 juillet 1937 : inauguration officielle de la route du col de l’Iseran (président Albert Lebrun).
- 10 juillet 1940 : vote des pleins pouvoirs ; période contestée.
- Fin 1944 : audition/explications devant un jury d’honneur ; retour à Moûtiers (rue Saint-Antoine / Grande Rue).
- 8 mars 1961 : décès à Paris (7ᵉ arrondissement).
Moûtiers, l’enfant du passage
Dans l’enfance d’Antoine Borrel, tout parle déjà de la montagne telle qu’on la vit : non pas une carte postale, mais une réalité faite d’accès difficiles et d’efforts quotidiens. On ne sait même plus avec certitude à quel numéro du faubourg de la Madeleine se trouvait la maison familiale : ici un recensement dit le n°2, là un autre le n°24. Et cette incertitude a quelque chose de profondément savoyard : on n’est pas toujours attaché à un numéro, on est attaché à une pente, à un quartier, à un travail. On déménage, on suit l’emploi, on se rapproche d’un dépôt, d’une route, d’un atelier. Chez les Borrel, on n’hérite pas d’une stabilité : on la conquiert.
Le père d’Antoine, Jules-Joseph Borrel
, est de ceux qui font tenir une vallée sans qu’on remarque leur nom. Voiturier, porteur de messages, employé de messagerie : un homme du passage. Dans ces années-là, Moûtiers n’est pas seulement une petite ville ; c’est un nœud vital. Les routes montent vers les villages, les charrois descendent vers le fond de vallée, et l’arrivée du rail modifie tout. Dans l’air, il y a déjà ce sentiment que l’époque accélère : l’ancien monde de la patache1 s’efface, un autre s’annonce, plus mécanique, plus rapide. Antoine Borrel grandit au milieu de cette transition, et il y puisera une obsession : un territoire qui n’est pas relié finit par se vider.
On dit que le jeune Antoine est un bon élève. Il fréquente l’école des Frères de la Croix. On le croit capable d’études supérieures. Mais la montagne ne vous laisse pas toujours le luxe de rêver longtemps. Le père tombe malade. L’adolescent "remplace" déjà dans les moments où l’on a besoin d’une présence. Puis vient 1893 : la mort de Jules-Joseph, le 24 février, et avec elle la fin brutale des projets scolaires. Antoine Borrel n’a pas quinze ans. Dans beaucoup de familles montagnardes, cette phrase suffit à tout dire : "à cet âge-là, on n’est plus un enfant, on devient utile".
Il travaille. Livreur de marchandises et de messagerie, dans l’entreprise d’Ambroise Bernard-Granger, il apprend les horaires, les tournées, les attentes, les humeurs de la météo. Il apprend surtout l’évidence : ceux qui vivent "là-haut" n’ont pas le droit à l’improvisation. Quand la route est coupée, ce n’est pas un contretemps, c’est une vie qui se rétrécit.
Plus tard, on l’entendra parler des routes et des financements avec la précision d’un homme de terrain, presque comme un technicien. En réalité, c’est un homme qui a porté des colis, qui a ressenti la fatigue des pentes, qui a vu les regards impatients quand le service n’arrive pas. Sa politique future est déjà là, dans une paire de chaussures usées avant l’âge.
Le plomb, l’encre et la presse savoyarde
Antoine Borrel ne s’enferme pas dans ce destin de nécessité. Il a une autre ressource, plus silencieuse : l’esprit. On le décrira comme un homme capable de jouer la simplicité, ce "paysan du Danube" qui feint d’ignorer l’art, alors qu’il lit sans cesse, suit les mouvements culturels et se dit familier des expositions. Cette petite comédie dit une intelligence sociale très fine : Antoine Borrel sait parler aux montagnards sans condescendance, et tenir sa place parmi les élites sans s’y dissoudre.
La typographie devient son pont. Il quitte les transports pour l’imprimerie, chez Ducloz, et devient typographe. Dans une vallée, l’imprimerie n’est pas seulement un métier : c’est un poste d’observation. On manipule la matière lourde du texte ; on voit passer les idées ; on apprend à condenser le réel dans une colonne.
Puis Antoine Borrel "monte à Paris". Là, il touche une autre modernité : celle des machines, de la vitesse, de la presse. On le dit parmi les tout premiers opérateurs de la linotype2, avant de passer "de la salle des machines à celle de rédaction". Il collabore à plusieurs titres parisiens, apprend l’art du papier quotidien : choisir un angle, peser une formule, frapper juste sans trop frapper.
C’est là que sa carrière journalistique prend sa vraie colonne vertébrale. Appelé en Haute-Savoie, Antoine Borrel prend la tête d’un journal républicain qui va le faire connaître : L’Avenir Savoyard, à Annecy, où il apparaît comme rédacteur en chef et gérant. Le journal n’est pas seulement un organe d’opinion : c’est un lieu d’influence, un réseau, un laboratoire. Très vite, des signatures nationales s’y invitent, des débats brûlants y passent, et Antoine Borrel acquiert une réputation à la fois journalistique et politique.
Mais la presse de ces années-là est une arène. La période autour de la séparation de l’Église et de l’État exacerbe les oppositions ; les plumes sont acides, parfois violentes. Antoine Borrel s’y montre combatif, au point de connaître les risques du métier : la justice, les polémiques, les ripostes. Il apprend là une leçon durable : une phrase peut peser comme une pierre.
Un point mérite d’être dit clairement : on a parfois affirmé qu’Antoine Borrel aurait fondé L’Avenir Savoyard. En réalité, il en devient la figure centrale, l’animateur, le directeur-gérant de fait, mais le titre avait déjà une structure et des responsables identifiés. Lorsque Antoine Borrel est élu député en mars 1909, il quitte Annecy et abandonne cette direction.
De retour en Tarentaise, Antoine Borrel se rapproche à nouveau de l’imprimerie Ducloz. En février 1910, un titre sort des presses à Moûtiers : Le Radical des Alpes. Sa une surprend, avec la mention "n° 1 - 28ᵉ année" : tout laisse entendre qu’il reprend, sous un autre nom, L’Avenir des Alpes (créé en 1883) qui vient justement de cesser d’être imprimé. Antoine Borrel y signe un article consacré aux sports d’hiver, preuve qu’il devine déjà, très tôt, ce que la montagne pourrait devenir si l’on savait, d’abord, y accéder.
Et en 1917, nouvelle mue : Le Petit Savoyard paraît immédiatement après l’arrêt du Radical des Alpes, en reprenant là encore une logique de continuité. On notera un détail significatif pour le récit patrimonial : le journal est d’abord imprimé avenue de Salins (dans l’orbite de Ducloz), puis possède sa propre imprimerie avenue des Belleville. Le titre vivra jusqu’en septembre 1944. Après la Libération, en 1945, Antoine Borrel lance La Renaissance Savoyarde, qui sera ensuite remplacée par La Savoie. Toute sa vie, la presse reste pour lui un levier : raconter la montagne, défendre les humbles, donner une voix à ceux que l’isolement rend silencieux.
Député, soldat, bâtisseur : le col de l’Iseran comme horizon
En 1909, Antoine Borrel franchit un seuil. Il devient député. Et c’est là que son récit bascule : Antoine n’est plus seulement un enfant du passage ; il devient un homme qui veut organiser le passage des autres. Il prend place dans une époque de grands projets, mais aussi de lenteurs administratives. L’un de ces projets le saisit immédiatement parce qu’il résume toute la Savoie : la Route des Alpes, celle qui doit relier les sommets, faire entrer les vallées dans un itinéraire national, ouvrir un monde qui restait jusque-là morcelé.
Il y a un trou dans ce rêve : le col de l’Iseran. Un nom qui sent la haute altitude, les névés, le vent qui coupe les lèvres. À cette époque, l’Iseran n’est pas une route : c’est un passage de muletiers, une promesse inaccessible au commun des voyageurs. Et pourtant, l’idée est simple, presque provocante : si l’on ouvre ce col, on transforme l’échelle de la montagne. La montagne n’est plus un mur : elle devient un pont.
Antoine Borrel comprend qu’une route est un acte politique. Parce qu’une route, ce n’est pas seulement du goudron : c’est la possibilité de vendre, de se soigner, de se déplacer, d’aller à l’école, de ne pas se sentir abandonné. Dans les vallées, on ne parle pas de désenclavement comme dans les rapports : on parle de la vie qui tient ou qui se défait.
La guerre, en 1914, vient casser la dynamique. Elle casse tout, partout. Mais elle révèle aussi ce qu’est Antoine Borrel. Le député devient soldat. La boue, les barbelés, les attaques, les citations : la violence d’un autre monde. Antoine Borrel est cité, puis décoré : Croix de guerre, Médaille militaire, et, plus tard, chevalier de la Légion d’honneur. Les mots militaires, secs, suffisent à dessiner une scène : l’officier qui franchit un réseau de fils de fer, qui entraîne ses hommes, qui combat au plus près. Cette expérience pèse lourd dans l’entre-deux-guerres. Un homme qui a connu cela parle autrement. Il n’est plus un simple élu : il est un homme “passé par là”.
Vallée des Belleville : la route, l’électricité et le futur
Après 1918, la Savoie veut reconstruire et avancer. Antoine Borrel devient l’un des hommes forts du département. Président du Conseil général, il prend la tête d’une institution qui, en pays de montagne, n’a rien d’un décor : elle décide si l’on passera l’hiver sans être coupé, si l’on pourra monter jusqu’aux hameaux, si la vallée restera vivante. Très vite, Antoine Borrel revient à l’essentiel : des communes manquent encore de voies carrossables. Autrement dit, la modernité s’arrête avant la dernière montée.
On l’imagine, dans une salle de délibération, aligner des chiffres. Mais derrière les colonnes, Antoine Borrel voit des silhouettes : un enfant qui marche vers l’école, une famille qui ne peut pas faire descendre un malade, un fermier qui renonce à vendre, un hameau qui se vide. Il gouverne avec cette image en tête : le département n’est pas une abstraction, c’est une mosaïque de vies suspendues à une route.

Son génie politique n’est pas seulement de vouloir des travaux. C’est de comprendre pourquoi ils n’arrivent pas. Tant que les communes doivent payer une part trop lourde, beaucoup de projets restent coincés dans les tiroirs. Alors Antoine Borrel insiste, négocie, secoue les habitudes, jusqu’à obtenir un système où l’État prend enfin à sa charge ce que les villages ne peuvent pas porter seuls. Une règle change, et, soudain, des dizaines de hameaux cessent d’être "au bout de tout".
Il y a aussi une scène presque cinématographique : l’inauguration du désenclavement du hameau du Puits à Fontaine-le-Puits, une stèle, des habitants rassemblés, et cette impression que la montagne, ce jour-là, respire un peu mieux. Aux côtés d’Antoine Borrel, un sous-préfet prononce quelques mots. Sur le moment, il n’est qu’un représentant de l’État, un visage parmi d’autres. Mais l’histoire donnera à ce nom une gravité immense : Jean Moulin.
Cette rencontre fugace dit beaucoup de l’époque. La Savoie bâtit, la Tarentaise s’équipe, la Vallée des Belleville réclame des routes et des services, pendant que, dans l’ombre, la France s’avance vers des années où d’autres formes de courage seront requises. Antoine Borrel, lui, continue de croire à la même réponse : relier, desservir, maintenir la vie là-haut, pour que les villages ne se vident pas.
Et dans ces années-là, Antoine Borrel change aussi d’échelle. En 1931, après avoir été député, il entre au Sénat. Ce n’est pas un retrait : c’est un autre poste de veille, plus patient, plus technique parfois, mais tout aussi décisif pour une Savoie de montagne. Réélu en 1935, Antoine Borrel y porte les mêmes combats : les routes, les travaux publics, les liaisons alpines, tout ce qui empêche une vallée de devenir une impasse. Au Luxembourg, il sait que les dossiers se gagnent autant à la persévérance qu’à l’éloquence. Et quand il revient ensuite sur la Tarentaise et la Vallée des Belleville, ce n’est jamais pour faire de la politique “de loin” : c’est pour continuer à faire passer, concrètement.
Et là, la Vallée des Belleville entre dans l’histoire par une anecdote délicieuse. En 1933, Antoine Borrel fait classer route nationale l’accès à Saint-Martin-de-Belleville pour soulager le département. Mais une route nationale porte déjà le numéro 515 du côté de Bozel ; celle de Saint-Martin devient donc… la RN 515 A. On raconte qu’Antoine Borrel en riait. Un rire de Bellevillois : sérieux sur l’essentiel, moqueur sur les étiquettes, heureux d’avoir fait passer une décision.
D’autres scènes, plus humaines, montrent la résistance au progrès. En 1914, Antoine Borrel veut amener l’électricité dans la Vallée des Belleville. Une partie du pays hésite, refuse même, craignant que cette force invisible mette le feu aux granges et que la radio corrompe la jeunesse. Aujourd’hui, cela fait sourire ; hier, c’était sérieux. Antoine Borrel, lui, ne méprise pas ces peurs : il les traverse. Parce qu’il sait qu’un territoire qui refuse tout finit par perdre ses enfants.
Dans la même logique, Antoine Borrel se préoccupe du "visage" du progrès : il intervient pour que certaines constructions ferroviaires et petites gares s’accordent avec les matériaux et le style des vallées. Moderniser, oui, mais sans effacer le pays.
1937 : l’Iseran ouvert, une mémoire au bord de la route
Pendant ce temps, le grand rêve de l’Iseran continue. Il avance lentement, trop lentement. On imagine Antoine Borrel revenir encore et encore sur ce dossier, comme un homme qui revient à la même porte jusqu’à ce qu’on lui ouvre. Et puis il y a une date qui sonne comme un triomphe personnel : en 1934, Antoine Borrel franchit le col en automobile. L’image est forte : l’homme du projet passe enfin là où, autrefois, seuls les mulets osaient. Mais tout n’est pas terminé : la route n’est pas encore une route "pour tous". Antoine Borrel connaît cette frustration là : approcher le but et sentir qu’il reste un dernier verrou.
Le 10 juillet 1937, pourtant, la montagne cède. Inauguration officielle. Fêtes. Foule. Le président de la République, Albert Lebrun, est là. Antoine Borrel reçoit des applaudissements qu’un homme de vallée ne réclame jamais, mais qu’un pays lui rend parfois malgré lui. Et c’est là que se joue une scène qui résume son personnage : on veut placer au sommet un médaillon à son effigie. Antoine Borrel refuse. Il dit, simplement, que ce qu’il a fait, il l’a fait "pour la Savoie". Un geste de modestie, oui, mais surtout une manière de transformer une œuvre individuelle en patrimoine collectif.
L’épilogue est presque plus beau que la scène : le médaillon, au lieu de disparaître, se retrouve scellé au mur du palier de son appartement à Moûtiers, dans la Grande Rue. Comme si le sommet du col de l’Iseran avait été ramené à hauteur d’escalier. Comme si Antoine Borrel avait préféré garder sa trace dans un lieu de passage quotidien plutôt que dans le vent violent d’un sommet.
Il existe d’autres traces, plus discrètes : un petit écusson savoyard sur des panneaux, un signe posé au bord du chemin. Antoine Borrel savait que le patrimoine n’est pas seulement dans les musées : il est aussi dans ce que l’on voit sans y penser, en roulant, en montant, en entrant "chez nous".
Exode rural, sports d’hiver et l’ombre de 1940
Antoine Borrel observe l’exode rural, la fatigue des terres, l’attraction des villes, la difficulté de vivre en altitude. Il veut retenir, organiser, inventer. Son regard n’est pas sentimental : il est inquiet, presque combatif. Il veut que la montagne reste vivante.
Dans les années 1930, quand il est question de sports d’hiver, Antoine Borrel n’est pas aveuglé par l’image. Il comprend le potentiel économique, mais il revient toujours au même préalable : l’accès. La Vallée des Belleville apparaît déjà comme un territoire d’avenir… à condition de pouvoir y monter et en redescendre sans drame. Antoine Borrel interpelle Léo Lagrange, alors sous-secrétaire d’État aux Sports et aux Loisirs, avec une ironie très savoyarde : quand on raconte, depuis Paris, des “équipées” dans la neige et des routes soudain interrompues3, on parle d’aventure. Ici, rappelle-t-il, c’est le quotidien. Dans nos vallées, le mauvais temps et les coupures de circulation ne sont pas des exceptions : ce sont une condition de vie, et donc la première question à régler avant de promettre l’hiver aux visiteurs.
Il faut, enfin, parler de 1940. Parce qu’aucune vie de cette génération n’échappe à l’effondrement. Antoine Borrel vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, décision qui pèsera lourd sur sa mémoire. Plus tard, il explique son attitude : arrivé à Vichy en juillet 1940, il dit avoir fait part à ses collègues de ses craintes face aux prétentions italiennes, et s’être élevé contre un armistice dont les conséquences lui paraissaient particulièrement inquiétantes pour la Savoie. L’après-guerre, lui, retient surtout le geste politique. Contesté, Antoine Borrel doit se justifier, traverse une période sombre, puis comparaît devant un jury d’honneur des parlementaires. Son attitude y est finalement jugée correcte, ce qui lui permet de rentrer à Moûtiers.
Il s’installe alors rue Saint-Antoine, au-dessus du magasin que les Moûtiérains appelaient "Massiago d’en bas" (aujourd’hui Le Grenier des Alpes), tout en conservant son domicile parisien. Et l’image, à elle seule, dit la fin d’un parcours : depuis son balcon, Antoine Borrel peut voir la façade de la maison où il avait vécu, jeune, avec ses parents. Une boucle se referme.
Antoine Borrel meurt à Paris, le 8 mars 1961, avenue de Breteuil. Mais son récit reste accroché aux sommets. Parce que, dans la Vallée des Belleville, on comprend instinctivement ce que sa vie raconte : qu’une route peut sauver un pays, qu’un classement administratif peut changer le quotidien, qu’un hameau desservi ne se résume pas à un chiffre, mais à des maisons qui restent habitées.
On peut discuter l’homme politique, et questionner certaines décisions, notamment celles de 1940. Mais on ne peut pas retirer à Antoine Borrel ce fil têtu : avoir voulu que la montagne ne soit pas une prison, et que la Savoie reste une terre où l’on vit, pas seulement une terre que l’on admire. « Il y a deux départements savoyards, mais il n’y a qu’une Savoie, celle de nos aïeux », disait-il, et ce refus de diviser prolongeait le reste : relier, desservir, ouvrir. C’est peut-être cela, au fond, qui explique pourquoi la Vallée des Belleville l’a longtemps cru né chez elle : Antoine Borrel avait cette manière de faire appartenir les lieux à un destin commun, et de rappeler qu’ici, le monde commence souvent par une route dégagée au matin, par un col ouvert, par la possibilité de passer.
Crédit photo
- Image de couverture : composition originale créée avec l’IA – conception et prompt © Cédric Jay
- Acte de naissance d'Antoine Borrel - Archives de la Savoie - cote 3E 2793
- Carte postale, Moûtiers Faubourg de la Madeleine - Auguste et Ernest Pittier CC BY-NC-SA 2.0 FR
- Une du numéro 1 du journal L’Avenir Savoyard (9 janvier 1904) - Lectura Plus
- Portrait d'Antoine Borrel - Les Alpes pittoresques, 15 juin 1910, p. 11/20 - retronews.fr
- Inauguration de la route du Puits à Fontaine-le-Puits (1928) - Photographe inconnu - Avec l'aimable autorisation de Françoise Ducoin
- Banquet du jubilé parlementaire d’Antoine Borrel - Auteur et photographe inconnu - Avec l'aimable autorisation de Françoise Ducoin
- Timbre commémoratif de l'ouverture du col de l'Iseran (1937) - Dessin et gravure d'Antonin Delzer
- Panneaux de signalisation au sommet du col de l’Iseran - Wikimedia Commons par Bel_Adone - Domaine public
- Antoine Borrel à ski - Photographe inconnu - Avec l'aimable autorisation de Françoise Ducoin
- Acte de décès d'Antoine Borrel - Archives de Paris - cote 7D 255









